Chez Néandertal : la boucherie des grands carnivores

Mich-Hrzn147-PaleoBoucher-webVoici l’une des plus vieilles boucheries artisanales de l’humanité! On y découpait de charnus ongulés mais aussi un peu de bipèdes familiers. Et puis, les jours de fermeture, quelques grands carnivores à la dent creuse se chargeaient de nettoyer les restes abandonnés sur place. Il a fallu quinze années de recherches pour écrire ces quelques lignes de préhistoire atlantique, dont un épisode tout frais vient d’être publié. On doit ces découvertes aux travaux de fouilles conduits par Bruno Maureille, paléoanthropologue au laboratoire PACEA du CNRS à Bordeaux, sur le site des Pradelles à Marillac-le-Franc en Charente. Cette cavité fut exhumée par des carriers en quête de gros cailloux blancs à la fin du dix-neuvième siècle. Il s’agit d’un ancien aven creusé dans le karst de La Rochefoucauld. Dégagé par l’érosion au Paléolithique moyen, le lieu est d’abord fréquenté par les carnivores à quatre pattes comme en attestent des crottes fossiles ou coprolithes. Puis viennent les Néandertaliens qui peuplaient la région il y a encore cinquante mille ans. A cette époque du Moustérien, le climat est sec et surtout froid. Pas de forêts, ni évidemment de champs de blé mais une toundra herbeuse où rôde la hyène des cavernes et paissent les rennes dont les gros sabots portent bien sur la neige. Une aubaine que toute cette viande sur patte pour notre vieux cousin Neandertal. De cette carie ouverte dans la roche, il fait non une habitation, mais une halte de chasse. Un atelier de découpe au silex du gibier. Fouillé plusieurs fois au cours du 20ème siècle, avec de longues périodes d’oubli, ce site a livré des milliers d’ossements de rennes, éclatés, cassés, grattés. Les hommes extrayaient la viande mais aussi la moelle, des tendons, voire le cerveau des bêtes dont certaines étaient aussi des chevaux et des bisons. Malgré de nombreux pillages, les fouilles des archéologues ont en outre réussi à exhumer quatre-vingt pièces détachées d’humains, os, mâchoires portions de crânes appartenant à des individus de tous âges, du très jeune enfant au vieillard, le plus souvent épars et mélangés avec des milliers d’ossements de rennes. Rien d’étonnant en soi : la Charente est le département français où l’on a retrouvé le plus de restes de l’homme de Néandertal. Investiguée par l’équipe du CNRS de 2001 à 2013 avec les derniers moyens techniques de l’archéologie, la boucherie moustérienne a cependant peu à peu révélé d’autres secrets d’arrière-boutique jusque-là bien gardés. Certains vestiges humains présentent à leur surface, comme pour le restant de la faune, des impacts de fracturation sur os frais, des stries de découpe et de raclage. Durant l’été 2012, cinq dents de Néandertal sont trouvées éparpillées au milieu d’autres ossements d’animaux, dont quatre viennent d’enfants. De là à penser que le corps des hommes n’était pas traité autrement que le gibier, il n’y a qu’un pas que les scientifiques franchissent sans trop de doute. Mais qui observe là dépeçage, découpe des chairs et fracturation des os, ne conclut pas nécessairement à un acte de cannibalisme. Cette thèse, défendue par certains, ne fait pas l’unanimité parmi les chercheurs. De telles pratiques sont peut-être le signe de rituels funéraires, à l’image des «funérailles célestes», vieille tradition tibétaine. Sur les hauteurs himalayenne, où le bois est plus que rare et les sols sont pris par le gel, inhumation et crémation ne sont guère de coutume. Souvent, les corps des défunts sont menés en un lieu écarté des vivants où ils sont dépecés afin d’être livrés chair et os aux vautours. Une façon parmi d’autres de rejoindre le ciel. Si l’on ne peut trancher nettement cette affaire bouchère, la dernière découverte rendue publique montre toutefois que certains profiteurs ont bel et bien goûté à l’étal de chair humaine. Deux dents trouvées sur place ont d’abord retenu l’attention des paléoanthropologues. Elles avaient été identifiées comme des dents de lait de bovidés ou de cervidés. En réalité, elles provenaient de mandibules humaines comme en tout une quinzaine de dents similaires. Elles avaient été déformées, au point de devenir méconnaissables, car attaquées par des sucs gastriques. Ingérées, probablement par des hyènes des cavernes, les dents auraient été ensuite vomies ou déféquées sur place par l’animal. Hypothèse la plus probable : les hyènes, dont on a retrouvé des coprolithes à toutes les époques, fréquentaient la place lorsque les hommes étaient à la chasse afin d’y déguster ce qu’ils avaient négligemment laissé derrière eux, dont certains morceaux de choix. Des dents retrouvées étaient encore en place sur leur maxillaire ou mandibule, ce qui signifie que les charognards ne se sont pas contentés de grignoter de maigres pièces dentaires, mais que celles-ci demeurent les seuls reliquats non totalement digérés de leurs festins. Quarante mille ans plus tard, les reliques font encore le bonheur des scientifiques, car l’humain de cette époque a laissé bien peu de lui dans la pierre de nos campagnes. D’autres molaires ou incisives d’hommes soumises à la coction des estomacs se nichent peut-être dans les collections de trouvailles datées d’avant douze mille ans. Cet âge signe la fin de la mégafaune et des grands carnivores sous nos climats, excepté l’homme.

Dominique Martin

Mars 2018

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